Biographie

 

1868    Paul Bocquet naît à Reims en automne 1868.

  • Emménagement à Paris à la fin de 1888. Durant trois ans, il suit les cours de l’Académie Julian et dessine d’après l’antique à l’Académie des Beaux‑Arts. Il partage quelque temps l’atelier de son condisciple rémois Emile Wery puis s’installe dans son propre atelier, rue Campagne‑Première.
  • Reçu au concours des Beaux‑Arts en 1891, il démissionne peu après, allergique à l’enseignement officiel.
  • En décembre 1891, Paul Bocquet intègre l’atelier dirigé par Alfred Roll à la société de La Palette, boulevard Berthier. Parallèlement, il reçoit les conseils de Puvis de Chavannes. Sous l’impulsion de Roll, il accroche quatre toiles au Salon de la Nationale des Beaux Arts de 1892.

1893    Nommé « associé ».

 

  • De 1892 à 1896, il se rend en Bretagne et brosse les paysages de Ploumanach, Saint‑Quay, Erquy, Saint‑Briac…

 

  • Rentre à Reims vers la fin de février 1897.

 

  • Marié en 1898 avec une jolie Rémoise artiste musicienne.

 

  • Jusque 1914, le peintre produit énormément. Présent dans deux Salons parisiens, la Nationale et l’Eclectique, il participe aux expositions rémoises de 1901, 1903, 1908, 1910.

 

1914    L’exil de 1914-18 le conduit à Fontainebleau où il résidera jusqu’en 1921.

 

  • Les Bocquet emménagent à Reims au 80, rue Libergier,

 

  • Quelques séjours aux Lecques, entre Marseille et Toulon, en 1928, 1931 et 1936.

 

1947    Meurt en plein travail le 7 septembre 1947.

 

 

 

 

 

LA VIE ET L’OEUVRE DE PAUL BOCQUET

 

 

L’exposition de peinture de Paul Bocquet dont voici le catalogue dépasse sans contredit en intérêt celles qui eurent lieu du vivant de l’artiste, car elle est la première à embrasser toute son oeuvre. Une présentation aussi complète doit permettre de prononcer sur lui un jugement équitable. Souhaitons que de l’examen de ses réalisations les meilleures, sa réputation sorte grandie.

Invités à présenter cette manifestation, nous en ressentons tout l’honneur et nous ne pouvons attribuer ce choix qu’au souvenir de la sympathie dont l’artiste voulait bien nous gratifier. Au demeurant, nous nous reconnaissons en effet parfaitement indignes de juger une réalisation aussi particulière que l’est celle d’un peintre et à laquelle ont concouru les connaissances et les réflexions d’une existence entière. Que le lecteur veuille donc bien nous considérer comme un simple interlocuteur disposé à quelques échanges de vues.

 

 

Paul Bocquet est né à Reims, 10, rue Cérès, le 17 Octobre 1868. Il fut orphelin de bonne heure. Son père, qui était huissier, mourut lorsqu’il avait huit ans et sa mère quelques années après. Aîné de trois enfants, il fut recueilli avec eux par son grand‑père maternel, Jean‑Baptiste‑Nicolas Langlet, lequel, après avoir été maître de fabriques, se partageait entre le courtage des laines et le conseil municipal. Sensible aux arts, collectionneur, le vieillard se plaisait à rencontrer chez son petit‑fils de vives dispositions pour le dessin. A douze ans, il lui offrit une boîte de peinture. C’était alors un enfant timide et remuant, mais susceptible de se galvaniser pour faire preuve d’application et montrer d’audace à la classe de dessin de M. Parmentier, dit Père Fusain, et d’y remporter la première place.

 

J.‑B. Nicolas Langlet mourut quand Paul avait dix‑neuf ans. Les trois enfants furent alors pourvus d’un nouveau tuteur, leur oncle J.‑B. Langlet, médecin des hôpitaux et professeur à l »Ecole de Médecine, qui venait peu avant, en 1887, d’être élu député. En cet oncle, Paul Bocquet rencontrait, par bonheur encore, un juge favorable. Le maire de Reims de la Grande Guerre, qui devait sur la fin de sa glorieuse carrière assumer la conservation des Musées de Reims, avait le culte des arts. Il avait même pratiqué l’un d’entre eux, en s’adonnant au modelage.

Après avoir fait éprouver les dispositions de son neveu par le bon peintre rémois Jules Collinet, il acquiesca à son désir d’embrasser la carrière artistique et de poursuivre à Paris ses études de dessin.

Fin 1888, le jeune artiste débarquait dans la capitale. Il commençait bientôt à suivre les cours de l’Académie Julian, qu’il fréquenta durant trois ans. Il allait, comme élève libre, dessiner d’après l’antique à l’Académie des Beaux‑Arts. Il copiait les maîtres au Musée du Louvre. Le reste du temps, il travaillait près de son condisciple rémois et peintre Emile Wéry, dans un atelier commun.

D’aimables relations agrémentaient son labeur : par Henri Gentil, autre compatriote, il fut admis aux samedis de l’Imagier, rue de Rennes, chez les frères des Gachons, l’un André, enlumineur, l’autre Jacques, romancier. Il se lia avec eux et leurs hôtes, notamment le mariniste Richard Cordingley et le peintre et musicien Léonce de Joncières. C’était l’époque de la « Plume », du médiévalisme Rose‑Croix. Par contre, il se détacha d’Emile Wéry et prit un atelier à son compte rue Campagne‑Première.

 

En 1891 il fut reçu au Concours des Beaux‑Arts, section peinture, mais l’enseignement officiel ne répondait pas à ses aspirations et, sitôt reçu, il démissionna.

A quelque temps de là, en décembre 1891, il découvrit un milieu plus conforme à ses idées : la Société de la Palette, 31, boulevard Berthier, dont un atelier était dirigé par Alfred Roll. Dans cet artiste robuste, ivre de lumière et de grand air, il reconnut son vrai maître. Il fit également appel aux conseils de l’éminent Puvis de Chavannes.

Bientôt Roll l’engagea à se présenter à la Société Nationale des Beaux‑Arts, qui lui it quatre toiles pour son Salon de 1892. Il exposa la même année au Cercle Central des Lettres et des Arts, rue Vivienne ; l’année suivante, il était nommé associé de la Nationale.

Durant les neuf ans que Paul Bocquet passa à Paris, il ne fut jamais rivé à la capitale. Il aurait pu, dans ses loisirs, installer son chevalet sur les quais, à Montmartre ou dans les vieux quartiers, mais son goût presque exclusif pour le paysage réclamait la pleine nature. Chaque hiver, il allait passer quelques semaines, à Togny‑aux‑Boeufs, au sud de Châlons, chez le docteur Lévêque, frère de sa tante Langlet. Malgré le froid, il y travaillait en plein air, en vue du Salon. L’été, il se rendait généralement en Bretagne ; de 1892 à 1896, il séjourna à Erquy, Saint‑Briac, Saint‑Quay et Ploumanach. Il en rapporta de nombreuses pochades et quelques toiles plus poussées.

Dès 1896, ayant quitté la Palette, il n’avait plus grandes raisons de rester à Paris. Ce n’est toutefois que fin 1897 qu’il se décida à abandonner son atelier parisien pour en prendre un autre rue du Couchant, dans la ville de ses pères. C’est là, fin 1898, qu’il contracta mariage avec demoiselle Juliette Martin‑Baudesson, artiste et musicienne, dont les qualités d’esprit et de coeur et le dévouement éclairé devaient avoir la plus précieuse influence sur son existence entière. Il rendit définitif son attachement à Reims en louant une maison avec atelier, 23, rue Périn.

Si Paul Bocquet pouvait escompter les encouragements de ses compatriotes, ce n’était pourtant là qu’un des avantages de son retour. Le bénéfice essentiel de cette détermination, cétait de résider au coeur de cette région pour laquelle son pinceau semblait avoir été fait. A douze cents mètres de sa porte se trouvait ce Bois d’Amour où coule la Vesle, dont les bords ombragés n’avaient pas encore été distribués en jardins. Les méandres de la rivière multipliaient les points de vue riches en saules et en peupliers. D’autres perspectives s’offraient en amont, du côté de Cormontreuil. Des effets plus variés lui étaient commodément offerts à Jonchery, où il avait de la famille. Enfin, la bicyclette et le train pouvaient rapidement le transporter dans la montagne de Reims et dans l’aimable région d’Hermonville.

Une autre ressource s’offrait à lui, dont il usait tous les étés. Au berceau de sa famille paternelle, à Coeuvres, il possédait une maisonnette. Coeuvres est situé entre Soissons et Villers‑Cotterets, dans une région très boisée et qui, dans les mois chauds, constitue une oasis de fraîcheur. La vigueur et l’abondance de la végétation apportaient une heureuse diversion à sa palette accoutumée autour de Reims aux tons fins et légers.

Les quatorze premières années de ce siècle représentent une des plus importantes périodes de la vie de l’artiste. Il se produisit tous les ans à Paris à deux Salons : celui de la Nationale et celui de l’Eclectique. Il prit part aux expositions rémoises de 1901, 1903 et 1908. En 1910, il réunit quarante toiles à la Galerie Mars‑Antony et, à cette occasion, Auguste Dupouy, l’auteur des Peintres de la Bretagne, vint conférencier sur son oeuvre. Auparavant, celle‑ci avait été abondamment louée en 1902, par Paul Despiques dans son Esthétique de la Champagne et en 1903 par Georges Périn dans son étude pour « la Plume » sur Les Peintres de la Champagne.

 

La guerre de 1914 interrompit sa carrière comme pour tous les habitants de notre malheureuse cité. Exilé quelques mois à Paris, puis à Fontainebleau, où il peignit et dessina surtout beaucoup en forêt, il dût y prolonger son séjour jusqu’en 1921, son habitation de la rue Périn n’étant plus habitable. Il trouva alors 80, rue Libergier un nouveau logis, dont l’atelier avait été celui du peintre Charles Daux. Les Rémois reprirent l’habitude de le croiser aux portes de Reims muni de son attirail, et se rendant à ses sites favoris. Ils eurent aussi des occasions plus fréquentes de voir sa peinture grâce aux Salons de l’Union Champenoise, fondée en 1922, dont il était un des principaux exposants. Sa renommée prit une grande extension, en sorte qu’aujourd’hui sa production est entièrement dispersée, hormis les études qu’il tint à conserver.

Il fit quelques expositions particulières en 1923, 1927 et 1934. Cette dernière, présentée à l’Automobile‑Club, fut la plus importante. C’est à cette époque, le 30 mars 1935, que lui fut remise la Croix de la Légion d’honneur.

Si, par dilection, l’artiste avait restreint son champ d’action aux alentours de Reims, le Midi lui offrait des perspectives nouvelles grâce au mariage d’une de ses filles. Il fit trois séjours aux Lecques, entre Marseille et Toulon, en 1928, 1931 et 1936. Les études qu’il en rapporta témoignent une fois de plus, après ses études de Bretagne et du Soissonnais, de sa vive compréhension de la nature. De la Provence, il exprima ses deux aspects extrêmes qui font sa saveur : d’une part l’extrême lumière amortissant les formes, les valeurs et les colorations ; d’autre part les rapports de tons vifs et chatoyants, lorsque le soleil fait trêve.

En 1940, une nouvelle occasion, nullement attendue, lui fit revoir le Midi. Lors de l’avancée allemande, il gagna Marseille pour se réfugier ensuite près de Sêverac‑le‑Château.

De retour à Reims  au début d’octobre, il se remit à l’oeuvre, malgré l’âge et une vue fatiguée. Cette dernière infirmité semblait servir son dessein, qui étaîi de se limiter dans la représentation des objets à leurs vibrations dans la lumière.

L’homme, au demeurant, restait tout entier, avec ses souvenirs précieux, sa malicieuse franchise, sa désarmante modestie et son besoin d’aimer. Plutôt que de chercher à apitoyer sur ses maux, il préférait parler de sa famille, car sa vie, c’était désormais ceux qui perpétuaient son sang, ses enfants et ses petits enfants. La mort le ravit brusquement aux siens, en plein travail, le 7 septembre 1947.

Les toiles de Paul Bocquet qui s’échelonnent de 1889 à 1900 ont, en dehors de leur plus ou moins grande valeur intrinsèque, un vif intérêt de témoignage. Les premières cherchées dans les gris, sont nettement marquées de « puvisme », c’est‑à‑dire influencées par Puvis de Chavannes. Dès 1893, la Palette s’échauffe avec un Intérieur de ferme à Erquy, composé par touches qui couvrent à peine la toile, de vieux saules dans la neige, aux reflets intensément violets, et par son Moulin à Togny, où la pleine campagne rejoint l’horizon en tournant au lilas.

La matière se densifie dans la produâîon de 1894, avec un champ bordé de vert liliacé, un moulin isolé dans un champ, au ciel pommelé et lumineux et quelques marines dépouillées.

L’année 1896 est marquée d’une part par la vue en été du village de Saint‑Pierre‑Aigle pitoresquement étagé à flanc de colline où quelques blancs chantent parmi des teintes d’opale, dans une pâte précieusement émaillée; d’autre part par un oratoire breton construit sur un rocher et que baigne de toutes parts l’aveuglante lumière.

 

Deux excellentes études de 1897 et de 1899 nous ramènent en Champagne à la saison d’hiver : un Coin de jardin à Togny où, parmi les branches dépouillées, jouent de délicates colorations et une vue de neige, Hiver, précieuse comme une enluminure, où parlementent un boqueteau, une croix de chemin, un moulin et quelques meules sous un ciel plombé. Dans Le Printemps a Grimonvi1ler (1897), acquis en 1899 par le Musée de Reims, éclate le feu d’artifice de mirabelliers en fleurs. Deux panneaux décoratifs des mêmes années 1897 et 1899, dont un est exposé, chantent les replis de la Guenelle, où les herbes aquatiques montent à l’assaut des broussailles, dans une atmosphère bleutée que les verts et les roses font exquisement chanter. Ces décors, ces recherches de palette, c’est déjà tout notre artiste et l’on comprend que le nouveau siècle va marquer sa maturité.

Quoique Paul Bocquet ait fréquenté à peu près toute sa vie le Soissonnais, sa valeur d’apport peut être circonscrite entre 1900 et 1913. En cette région, la terre, fertile et nourricière, peut alimenter les arbres les plus vigoureux. C’est un royaume de verdure, construit dans les verts et les bleus foncés, près duquel la palette doit se hausser au même diapason. La facture du peintre est elle‑même appelée à se modifier, en un travail par masses et en pleine pâte. Une des oeuvres maîtresses de la série du Bocquet soissonnais est ce Tournant de route à Saint‑Pierre‑Aigle dont les solides premiers plans, construits en pleine lumière, jouent le rôle de portants pour le décor du fond représentant la vallée bleutée. Cette suite verdoyante, d’assez grande importance dans l’oeuvre du peintre, démontre par sa robuste franchise la richesse assez peu connue de ses possibilités.

La même époque marque pour nos affinités l’épanouissement de la production champenoise de notre précieux paysagiste‑impressionniste.

 

Notons parmi les toiles les plus significatives, L’Hiver dans la montagne de Reims, daté de 1903 et appartenant au Musée de Reims: une clairière bordée à droite par des bouleaux aux ombres violacées s’incline vers iîllers‑Allerand et la plaine de Reims. La Colline de Villers‑Franqueux  en automne, le soir, peinte l’année suivante, présente une disposition analogue, mais le bois qui est à droite tire sur le jaune et le clocher du village a pour dôme une branche de noisetiers. Le Bois du Salut à Jonchery, de la même année, concilie habilement les verts et les mauves, tandis que la Chaussée de Cormontreuil, vue sous un ciel bouché, arbore des tons vert‑bronze puisés dans la boîte aux  pastels.

Retiennent encore notre attention une entrée de Reims par le chemin de Champfleury, dont le caractère faubourien eut séduit l’auteur de La Bièvre, une route traversant un village et traitée à la manière pointilliste, enfin un Effet de givre en plein bois, merveilleusement rendu, malgré la diffliculté du sujet. L’artiste se classe très haut avec un tel témoignage.

Les quatre années précédant la première guerre mondiale marquent un sommet pour notre peintre. Le Sentier de la Galope, qui descend à travers bois vers Coeuvres, inscrit dans l’encadrement de ses verts jeunes et légers une vision rose qui est celle du village. La Croix des Buttes, au même endroit, une des toiles les plus grandes et les plus poussées de l’artiste, requiert l’admiration par son équilibre.

Parmi les vues de la Vesle, citons celle de 1911, avec sa rangée de saules à gauche et ses peupliers qui reflètent dans l’eau leurs boules de gui, et celle de 1912, cherchée dans les gris, où la rivière vient à nous  entre les grandes herbes et les peupliers dénudés. Nous n’imaginons pas d’image plus sensible et plus évocatrice de notre rivière et nous envions le possesseur avisé de cet authentique chef‑doeuvre.

 

L’éloignement forcé de Paul Bocquet pendant la guerre de 1914, en le privant de ses paysages familiers, lui offrait en compensation la magie de la vaste forêt bellifontaine, où Théodore Rousseau a cueilli la gloire. Il en sut discerner les aspects les plus intéressants et les images trop peu nombreuses qu’il en a laissées, par suite de l’incertitude des temps, sont pour nous des souvenirs précieux, tel son  Chemin de la Roche‑Eponge, ces années de séjour furent surtout pour lui une période de dessin, il en exécuta de nombreux et de très beaux.

Au retour à Reims, il retrouva sa chère rvière et sa douce montagne avec une nouvelle joie. Signalons parmi bien d’autres son grand panneau décoratif de la Crue de la Vesle, avec ses bouleaux que le soleil décore d’un liseré d’or et où dominent les roses et les bleutés.

Parmi les nombreuses toiles de Vi1lers‑Allerand, qui apparentent notre cher peintre rémois à l’auteur des Trente‑six vues du  Mont Fuji, le fécond Hokousaï, réservons une mention exceptionnelle à cette toile de 1927 dont nous changerions volontiers le titre de  Les Bouleaux du Mont Joli à Villers-Allerand en celui plus évocateur de : Symphonie en bleu, pour rallier ses recherches à celles de Whistler.

C’est l’époque où Paul Bocquet fréquente le Midi, y peint ce sentier borde d’oliviers qui chemine vers la montagne bleue. On peut déclarer que là, sa palette s’est rencontrée avec celle du vieux maître de Cagnes, le grand impressionriste Renoir.

 

Après un second exode en 1940, sans intérêt pour sa production artistique, Paul Bocquet revint fuir ses jours à Reims. Il s’adonnait surtout à de petites études, dont le charme délicat est le même que celui de ces fleurettes d’automne, qui montrent leur tête avant que le sol des bois n’ait été recouvert du grand voile de l’hiver.

 

 

 

Si les catalogues d’expositions précisent que Paul Bocquet fut Pêlève de Jules Lefebvre, d’Alfred Roll et de Puvis de Chavannes il n’y faut voir qu’un renseignement historique, car l’influence qui prévalut chez lui, c’est celle des impressionnistes. Il leur doit en partie sa couleur, sa facture, et surtout sa vision.

Par eux, il apprit que pour le peintre, les formes n’ont d’autre réalité que celle que leur prête la lumière. L’éclairage d’un objet et l’atmosphère dans laquelle il baigne peuvent en modifier très sensiblement le dessin, procéder même à son escamotage. Quant à sa couleur, elle est si sensible aux mêmes phénomènes qu’elle peut changer du tout au tout. Dans ces conditions, l’objet importe moins que l’aspect sous lequel il se présente. Pour rendre plus saisissante cette démonstration, l’impres­sionniste a deux  moyens: ou bien, par une sorte de jansénisme, choisir pour support de son oeuvre un sujet considéré comme ingrat et sans beauté (le premier tournant de rue venue, un coin quelconque de campagne), ou bien, plus coquet du décor, s’y attacher à travers la durée et en multiplier les représentations au cours de ses multiples variations.

 

Paul Bocquet a utilisé les deux méthodes. Ses préférences se portèrent d’abord sur l’humble sujet : une masure, une courette, un ruisseau, la lande bretonne, le bord de la mer, la plaine champenoise, un détour de rivière, dont il fit en magicien ressortir les ressources féériques. Plus tard, son horizon s’agrandit et en même temps se remplit, mais il jugea inutile de le diversifier. Ses pas le conduisaient de préférence de Muizon à Jonchery, le long de la Vesle et au‑dessus de Villers-Allerand.

 

Bien que traversant notre ville, la Vesle n’offre que de fugitifs accès et reste en réalité un grand royaume inconnu. Ses rives sont le plus souvent dans des propriétés, aucun chemin ne les longe, sinon de vagues sentiers de pêcheurs coupés par des creux d’eau et des branchages. La solitude y serait complète sans le brusque envol d’une paire de canards sauvages, la tache noire sur fond roux de quelques corneilles et l’appel inlassable d’un oiseau dans la forêt des jeunes troncs qui se balancent.

Cette Vesle pratiquement ignorée, Paul Bocquet en avait fait son plus cher domaine. Pénétrant dans le monde de verdure qui l’abrite, il en surveillait la variation des teintes et l’amour que lui prodiguait ses pinceaux à l’heure magique de l’automne ne se démentait pas devant les beautés dénudées de l’hiver.

Seul un autre site disputait son coeur, ce Mont‑joli qui voit Villers‑Allerand à ses pieds et qui embrasse du regard Reims et sa cathédrale. Il y était attendu par une famille de bouleaux, pour laquelle il avait une particulière tendresse et qui semblait le lui rendre à son arrivée par le frémissement de ses feuilles.

Il fêtait leur bourgeonnement, s’émouvait à leur déclin. Il se plaisait à retrouver dans leurs teintes automnales la parure de leur printemps. Il consignait jusqu’aux variations de leurs nuances d’une année à l’autre, suivant que l’automne était chaud ou souffrait d’une gelée précoce. Son oeuvre poursuivait ses renouvellements au gré de notre ciel clartif et mouvant, parmi les jeux de l’azur et des nuages.

Maintenant que ce spectateur exemplaire n’est plus, ceux qui feront la courte ascension du Mont-Joli devront se recueillir en cette sorte d’observatoire où le plus sympathique de nos peintres a si ardemment communié avec notre lumière de Champagne.

 

Parmi les peintres qui se sont appliqués à traduire les aspects de la Champagne, Paul Bocquet, par la qualité de son oeil jointe à sa forme de sensibilité et à sa pénétration, doit être mis hors de pair. Des artistes d’indéniable talent nous ont laissé dans ce sens d’excellents témoignages. Aucun d’eux cependant n’a marqué cet élan, cet amour exclusif et tyrannique pour un paysage sorti de cette terre dont nous sommes pétris, dont le destin nous est étroitement fraternel, qui modèle nos humeurs, mesure nos rides et accueille notre dernier sommeil. Sans nous soucier de la critique étourdie, soyons les premiers à lui accorder la gloire.

 

 

René DRUART.

Mars 1950.